Le lundi 10 juillet 1786, à neuf heures du matin, la justice se réunit dans l’auditoire de la ville d’Aramon.

Déclaration de grossesse de Thérèse Dupon – Source : Archives Départementales du Gard Cote 3B3
Le juge est Raymond-André Aurillon de Lavondes, marquis d’Aramon. Le greffier habituel étant malade, un autre homme est désigné pour le remplacer et jure de remplir sa charge avec honnêteté.
Une jeune fille se présente devant le juge : Thérèse Dupon, âgée de dix-sept ans, fille de Baptiste Dupon, maître cordonnier. Comme l’exige la procédure, elle prête serment, la main posée sur les Saintes Évangiles, promettant de dire la vérité.
Thérèse raconte ce qui lui est arrivé quelques mois plus tôt, au mois de janvier.
Un voisin de sa famille, Simon Marcellin, boulanger à Aramon, envoya sa fille aînée demander au père de Thérèse l’autorisation que celle-ci vienne dormir chez eux, la mère étant absente. Le père, sans méfiance, donna son accord. Thérèse se rendit donc dans la maison du boulanger.

Ce soir-là, Simon Marcellin occupa Thérèse et sa fille à passer de la farine de neuf heures du soir jusqu’à onze heures. Le travail terminé, les deux jeunes filles allèrent se coucher ensemble dans le même lit.
Dans la nuit, alors que Thérèse dormait, elle se réveilla soudain : Simon Marcellin la saisissait et l’emportait de force. Il la conduisit dans une autre chambre, la jeta sur un lit et, par la force, la connut charnellement, malgré sa résistance et ses cris.
Le lendemain, Thérèse voulut rentrer chez elle. Simon Marcellin l’en empêcha. Il la supplia de ne rien dire, affirmant que de grands malheurs lui arriveraient si elle parlait. Il exigea aussi qu’elle continue à venir chez lui, afin que sa femme ne découvre rien, disant qu’elle le quitterait si elle apprenait la vérité.
Sous cette pression, Thérèse continua à se rendre dans cette maison. Simon Marcellin la connut encore charnellement à trois reprises, toujours dans sa chambre.
Quelques mois plus tard, Thérèse se rendit compte qu’elle était enceinte, depuis environ six mois. Elle en informa Simon Marcellin. Celui-ci répondit que ce n’était rien et lui proposa des remèdes pour provoquer un avortement, ce qu’elle refusa.

Voyant son refus, il lui suggéra alors de se trouver un amant, afin de lui faire porter la paternité de l’enfant. Thérèse refusa encore, lui disant que l’enfant qu’elle portait était de lui, et qu’il était juste qu’il supporte les conséquences de son acte.
C’est pour dire tout cela, pour nommer ce qu’elle a subi, que Thérèse Dupon se présente devant la justice et dépose sa plainte.
Mais que risquait véritablement Simon Marcellin sous l’Ancien Régime ?
En 1786 (comme de nos jours), le viol est bien sûr un crime, théoriquement passible de peines très lourdes, pouvant aller jusqu’à la peine de mort.
Mais la pratique judiciaire de cette époque est beaucoup plus sévère en théorie qu’en réalité.
C’est sur le plan civil et moral qu’était le véritable danger pour Simon Marcellin.
Thérèse est enceinte et elle désigne clairement le père. Elle refuse de se faire avorter ou de faire porter la paternité à un autre homme.
À partir de là, la justice aurait pu intenter contre Simon Marcellin une action en reconnaissance de paternité et contraindre Simon Marcellin à :
- payer une pension,
- subvenir à l’enfant,
- parfois verser une indemnité à la jeune fille.
Une plainte de cette sorte contre un homme marié pouvait nuire à sa réputation, causer un scandale public et entraîner des conflits conjugaux.
Le fait que Thérèse affirme que Simon Marcellin lui a proposé des remèdes pour avorter est très compromettant pour ce dernier.
En 1786 : l’avortement est un crime capital.
Même si l’avortement n’a pas eu lieu, cette accusation a pu aggraver fortement son dossier et justifier une sanction morale ou financière plus lourde.
En résumé, sous l’Ancien Régime, Simon Marcellin risquait surtout :
- la prison ou la mort → possible mais peu probable,
- une condamnation morale et financière → très probable,
- la reconnaissance forcée de l’enfant,
- le déshonneur public, surtout en tant qu’homme marié.

